La méthanisation défendue par les agriculteurs

Après les diverses préoccupations exprimées dans les colonnes de La Vie Quercynoise, à l’encontre des procédés de méthanisation retenus dans le Lot, les agriculteurs portant quatre projets d’unités de méthanisation, font valoir leur point de vue, en répondant à nos questions.

Au nom des 33 exploitations agricoles qui portent les 4 projets d’unités de méthanisation : Fabien Cadiergues, président de la SAS Limargue Bioénergie, Cédric Genot, président SAS Haut-Ségala Bioénergie, David Bourret de SAS Sud Ségala Bioénergie et Florent Lafragette de SAS Viazac Bioénergie, répondent aux questions posées par la Rédaction de La Vie Quercynoise et Actulot.

La Vie Quercynoise et Actulot : Sur le fond, qu’est-ce qui vous a amené à opter pour la méthanisation, en matière de traitement d’effluents ?

Fabien Cadiergues, Cédric Genot, David Bourret et Florent Lafragette : Après une réflexion d’une dizaine d’années, le développement de ces 4 projets permet de répondre d’une part à des attentes sociétales sur les nécessaires transitions énergétique et écologique et donc sur la qualité de l’eau, des sols et de l’air mais aussi de permettre une diversification des revenus des agriculteurs pour pérenniser les exploitations agricoles de taille familiale en projet sur le Ségala et le Limargue.

Sur la forme, sur quels critères avez-vous retenu votre procédé de méthanisation, plutôt que le compostage ?

Suite à une étude menée avec Solagro et aux visites d’une quarantaine de sites, la méthanisation présente de nombreux avantages par rapport au compostage :

– Traitement possible des effluents liquides type lisier,

– Sécurisation des stockages d’effluents avec gestion et traitement des jus d’écoulement,

– Sécurisation et augmentation des capacités de stockage des digestats (> 6 mois) pour des épandages aux meilleures périodes en fonction des besoins des plantes,

– Pas de perte de fertilisants en méthanisation (procédé étanche) permettant une réduction des usages d’engrais de synthèse de l’ordre de 50 % alors qu’en compostage, pertes de 40 à 60 % d’azote et de 20 à 30 % de potasse par volatilisation ou lessivage,

– En méthanisation comme en compostage, uniquement la matière organique facilement dégradable est utilisée, il n’y a pas d’impact négatif sur la matière organique stable et donc sur les stocks de carbone dans les sols. Par contre, la méthanisation permet la production d’énergie renouvelable (biogaz) alors que le compostage ne permet aucune valorisation énergétique (uniquement montée en température à 70 °C),

– Assainissement de la totalité des effluents avec destruction de plus de 99 % des pathogènes grâce à un temps de séjour de plus de 65 jours au lieu des 40-45 jours habituels en méthanisation.

La méthanisation présente donc un bilan environnemental bien meilleur que le compostage que ce soit pour la ressource en eau, les émissions de gaz à effet de serre, mais aussi pour le bilan carbone des exploitations agricoles en projet.

Qu’advient-il de la chaleur produite, selon votre procédé ?

Le biogaz produit est valorisé par un module de cogénération qui permet la production d’électricité et de chaleur. L’injection de biométhane n’est pas possible car le réseau de gaz est situé en moyenne à plus de 20 km et les besoins de ce réseau à l’étiage sont trop faibles. Ces 4 projets produisent l’équivalent de la consommation électrique hors chauffage de 15 000 à 20 000 habitants. La chaleur produite est utilisée en premier lieu à hauteur de 35 % pour maintenir les digesteurs à 38 °C. Ce besoin de chauffage est le même en cogénération ou en injection. Sur les projets de Gorses, Labathude et Espeyroux, le reste de la chaleur est utilisée par des séchoirs multi-produits : séchage de bois bûches, plaquettes forestières, céréales, fourrages mais aussi châtaignes, noix, etc… Sur le projet de Viazac, la chaleur résiduelle est utilisée pour alimenter un réseau de chaleur des 4 habitations du hameau.

Comment sont organisés les épandages de digestat brut ?

Chacun des 4 projets est composé de 4 à 11 exploitations agricoles et traite uniquement des intrants agricoles et locaux issus des exploitations des projets dans un rayon moyen d’approvisionnement de 3 km. La totalité des effluents d’élevage traités sont déjà produits et épandus sur le territoire. Les digestats produits sont donc issus et viennent en remplacement de ces intrants agricoles et locaux. Ces digestats sont épandus uniquement sur les parcelles des exploitations des projets (à la place des fumiers et lisiers). Les doses d’épandage vont de 10 à 30 m3/ha/an soit l’équivalent d’une précipitation de 1 à 3 mm/an. Les capacités de stockages sont supérieures à 6 mois au lieu des 4 mois réglementaires. Tout ceci couplé à une connaissance précise de la composition en fertilisants des digestats et un assainissement poussé permet d’importantes avancées environnementales notamment pour la ressource en eau. Enfin, des plans d’épandage ont été réalisés pour chacun des projets avec une centaine d’analyses de sols pour s’assurer de l’aptitude des sols à recevoir ces épandages.

Estimez-vous être en mesure de pouvoir gérer efficacement la problématique des odeurs ?

En réalité, la principale motivation des agriculteurs pour se lancer dans ces projets est d’apporter une réponse aux attentes sociétales sur l’impact environnemental de l’activité agricole et notamment les odeurs. En effet, ces projets permettent de supprimer des dizaines d’andains de fumiers au champ sur chaque commune concernée mais aussi de supprimer les odeurs lors des épandages car les digestats sont issus uniquement d’intrants agricoles traités avec un temps de séjour important. Il y a donc une nette amélioration des odeurs liées à l’activité agricole.

Ensuite, l’implantation des projets a été longuement réfléchie en tenant compte des habitations existantes, des zones naturelles mais aussi de la localisation des exploitations agricoles en projet et des accès routiers. La fosse à lisier est couverte. Il y a un stockage de 50 à 100 t de fumiers sur le projet de Viazac et de 200 à 300 tonnes de fumiers sur les 3 autres projets. À titre de comparaison, une exploitation de 200 chèvres qui réalise les épandages à 2 périodes dans l’année a des stocks de fumiers au champ de l’ordre de 250 t soit la même quantité qui sera stockée sur site. Au niveau du procédé, les digesteurs sont fermés et étanches.

Quelles garanties pouvez-vous apporter face aux risques de pollution des nappes phréatiques, au regard de la nature même des sols et de leur déclivité ; situation qui a nourri l’inquiétude de plusieurs scientifiques ?

De nombreux scientifiques notamment de l’INRAE, de Solagro mais aussi internationaux (pays nord européens) démontrent l’impact bénéfique de ce type de projet de méthanisation sur les sols et sur la ressource en eau. Voici les principaux éléments permettant une amélioration de la ressource en eau : intrants agricoles et locaux avec des effluents agricoles déjà produits et épandus sur le territoire, meilleure maîtrise des stockages d’effluents, capacité de stockage > 6 mois, faible dose d’épandage équivalente à des précipitations de 1 à 3 mm/an, réduction des usages d’engrais de synthèse et des produits phytosanitaires et assainissement poussé des effluents d’élevage. Enfin des études environnementales et des plans d’épandage conséquents ont été réalisés en prenant en compte une centaine d’analyses de sols, les pentes des terrains mais aussi les cours d’eau et les zones naturelles pour garantir un respect total des prescriptions environnementales et de la ressource en eau.

Les agriculteurs ont été souvent montrés du doigt, en raison de pollutions d’origines diverses, survenues au cours des dernières décennies, et d’une course à la production à caractère industriel ; considérez-vous que la méthanisation participe de la bonne image que vous souhaitez donner de votre profession ?

Dans un contexte de crise agricole et d’agribashing, nous nous retrouvons la cible de nombreuses attaques médiatiques mais aussi au tribunal et dans notre vie de tous les jours. L’étude METHALAE réalisée par Solagro montre l’impact positif au niveau environnemental de projets de méthanisation sur les exploitations agricoles. Les agriculteurs en projet ont tout de suite perçu ces projets comme de puissants leviers de transitions énergétique et agroécologique de leur activité pour répondre aux objectifs nationaux mais aussi comme des outils permettant une pérennisation de leur activité pour les générations futures avec une meilleure intégration sociétale.

Être agriculteur aujourd’hui, pour vous qu’est-ce que cela signifie ?

Être agriculteur aujourd’hui, c’est vivre d’un métier passionnant en lien avec le vivant, que ce soit la terre ou les animaux. La crise climatique et la récente crise sanitaire nous rappellent aussi que c’est une activité qui permet de sécuriser les besoins alimentaires des populations en quantité et mais aussi en qualité. L’agriculteur participe également à apporter des réponses au défi climatique par le développement des énergies renouvelables comme ces projets d’unités de méthanisation qui contribuent bien sûr à la transition énergétique mais aussi à la transition agroécologique des exploitations en projet.

Propos recueillis par J-C Bonnemère ActuLot