Les apiculteurs du Lot lancent l’alerte sur les pesticides

Jeudi 6 août 2020, le Gouvernement a annoncé sa volonté que les agriculteurs puissent de nouveau utiliser des semences enrobées de néonicotinoïdepesticide réputé comme « tueur d’abeilles » et interdit depuis 2018.

Cette dérogation n’est pas sans inquiéter les apiculteurs du Lot qui s’alarment de cette décision.

« Si on pose une dérogation, il n’y a pas de raison de ne pas en poser d’autres »

s’inquiète Pascal Dessenne, président du Groupe de Défense Sanitaire des Abeilles (GDSA) du Lot depuis près de deux ans.

« Les apiculteurs hallucinent quand ils voient le retour de ce pesticide, repéré et indexé comme tueur d’abeille. Pour nous son interdiction était une victoire. »

Car si pour le moment cette dérogation ne concerne que les semences de betteraves, les apiculteurs redoutent que cette décision ouvre la boîte de Pandore…

Une chute vertigineuse

D’autant que la situation pour les abeilles n’est déjà pas reluisante. En effet, dans le Lot, la mortalité hivernale des abeilles oscille entre 30 et 35 % tous les ans depuis 5 ans. Les apiculteurs perdent ainsi chaque année des ruches, et eux aussi tendent de fait peu à peu à disparaître, en cessant leur activité face à ces pertes et à une certaine démotivation.

Ainsi, en 5 ans, le GDSA a perdu un quart de ses adhérents1. Et si en 2015, 7 667 ruches étaient encore déclarées dans le département du Lot, il n’y en avait plus que 6 005 en 2019.

La production de miel elle aussi connaît une chute drastique. Pascal Dessenne, se rappelle ainsi comment dans les années 1980 on pouvait produire 30 kg de miel en une année dans une ruche… Aujourd’hui, la production d’une ruche est en moyenne aux alentours de 12 kg par ruche et par an…

Les causes de la disparition des abeilles

Les pertes de ces ruches sont multifactorielles.

Il y a tout d’abord le varois, ce parasite (un acarien) arrivé en France en 1984 et qui peut décimer entièrement une ruche s’il n’est pas surveillé et traité. Il y a aussi les frelons asiatiques qui attaquent les ruches et les fragilisent. Bien sûr, on retrouve également les pesticides et produits phytosanitaires. Enfin, il y a les pathologies (plus ou moins) naturelles, et la régression des zones de butinage.

Dans le Lot, la mortalité hivernale des abeilles oscille entre 30 et 35 % tous les ans depuis 5 ans.

Le GDSA a pour objectif de s’attaquer à cette mortalité en prenant en charge tous ces facteurs.

Ainsi, le varois, qui avait causé d’énormes pertes de ruches au milieu des années 1980, peut aujourd’hui être géré avec les traitements mis en place et les pertes de ruches liées au varois se sont stabilisées. Et même après traitement pour le varois, les ruches pouvaient encore produire jusqu’à 30 kg de miel par an dans les années 1990… Le GDSA est là pour guider et informer les apiculteurs et 13 techniciens sanitaires du GDSA se déplacent gratuitement dans tout le département pour venir en aide aux apiculteurs adhérents.

Quatre ruchers écoles permettent d’apprendre et de maîtriser ces techniques : à Figeac (lycée La Vinadie), Gourdon, Rocamadour et Luzech (Boissor).

Mais pour Pascal Dessenne, cette catastrophe que vivent actuellement en France les apiculteurs est avant tout liée aux problèmes écologiques.

L’impact des produits phytosanitaires

Pour les apiculteurs, il existe une réelle difficulté de mesurer l’impact des produits phytosanitaires sur la santé des abeilles.

En effet, ce ne peut être quantifiable que quand une ruche est déjà morte. Il est toutefois possible de mesurer la charge toxique dans la cire de la ruche, cire qui fonctionne comme une éponge en accumulant les molécules et en les restituant.

L’ADA Occitanie (Association de Développement de l’Apiculture en Occitanie) a effectué ces mesures dans les cires et a retrouvé des pesticides interdits depuis très longtemps, comme le DDT.

« Cela prouve que les pesticides ne disparaissent pas dans la nature, souligne Pascal Dessenne. Si la cire est trop polluée, ça entraîne la mortalité des couvains et la colonie finit par mourir… ».

Par ailleurs, des traces de néonicotinoïdes ont déjà été retrouvées dans des champs non traités.

« Quand on traite avec des pesticides, ça ne reste pas dans les champs, ça passe dans l’air, dans l’eau de pluie, on n’arrive pas à les supprimer on ne peut pas les filtrer… et les abeilles boivent ensuite la rosée… »

poursuit Pascal Dessenne.

Il ajoute que le problème peut également provenir de l’enrobage du pesticide et pas de la molécule en elle-même. Sans compter les effets cocktails : deux substances séparées n’ont aucun effet sur les abeilles, mais mélangées, l’impact s’avère catastrophique…

Pascal Dessenne évoque également les études comparées avec ce qu’il se passe à l’international… Ainsi en Espagne, où les ruches sont plutôt concentrées au centre du pays où il n’y a pas ou peu de cultures, le rendement annuel des ruches est resté à 30 kg/an et les apiculteurs ne comptent que 10 % de perte hivernale contre les 30 % du Lot…

« Et pourtant il y a autant de varois et de frelons asiatiques qu’en France » précise l’apiculteur. « On pense que c’est le varois qui tue la ruche, mais c’est que la ruche avait été fragilisée avant par une autre cause… »

Les ruches qui sont peu traitées pour le varois mais qui sont situées dans des zones où il n’y a pas de traitements phytosanitaires obtiennent une bonne production de miel et une faible mortalité. Ainsi,

Pascal Dessenne, qui installe ses ruches sur le causse, à l’écart des cultures, ne constate que 10 % de mortalité hivernale sur ses ruches, alors que ça peut atteindre 80 % dans des espaces où les cultures sont traitées.

Fin des transhumances des abeilles

Désormais, l’ADA Occitanie mais aussi le GDSA du Lot ne recommandent plus aux apiculteurs de déplacer leurs ruches ou de les installer dans des espaces cultivés.

« L’ADA a démontré que la transhumance n’était plus rentable pour les apiculteurs sauf si les ruches sont installées dans des endroits exempts de produits phyto et de frelons asiatiques2 ».

Revers de la médaille, les agriculteurs trouveront moins d’apiculteurs pour venir installer leurs ruches afin de polliniser leurs champs. Ainsi le GDSA va donner comme directive de ne plus polliniser les cultures, à l’exception des cultures biologiques.

Enfin, il ne faut pas oublier que les abeilles ne sont pas les seules touchées par cette surmortalité.

Les scientifiques du monde entier alertent sur la disparition des insectes en général, engendrant une baisse de la pollinisation et un appauvrissement des sols. Pascal Dessenne est pessimiste quant aux suites de cette dérogation pour les néonicotinoïdes : « l’activité est déjà en difficulté, ça ne donne pas confiance en l’avenir ».

1 Et le chiffre est significatif puisque 75 % des apiculteurs qui déclarent leurs ruches (obligatoire) sont adhérents au GDSA dans le Lot, chiffre le plus important en Occitanie.

2 Pour limiter les attaques de frelons asiatiques, les apiculteurs installent leurs ruches à distance des points d’eau, car les frelons ont besoin de beaucoup d’eau pour fabriquer leur nid et ne se déplacent pas à une grande distance de leur nid.

Pour en savoir plus sur l’état de santé des abeilles dans le Lot, plusieurs sites :
– l’Association de Développement de l’Apiculture en Occitanie : https ://adaoccitanie.org/
– le syndicat apicole lotois La Ruche du Quercy : http://www.larucheduquercy.fr/
Secrétariat du GDSA du Lot : 06 73 07 83 54 (permanence téléphonique du lundi au vendredi de 9 h à 12 h et de 14 h à 16 h).

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