C’est maintenant qu’on a envie d’aller à Compostelle

« Les chemins de Saint-Jacques : mythe ou réalité ? L’épreuve des faits » : tel est le titre de la communication de Patrice Foissac, professeur d’histoire, médiéviste et président de la Société des Études du Lot.

Saint-Jacques mêlé à toutes les sauces

D’emblée, Patrice Foissac tient à le préciser haut et fort : « Je n’entends pas porter tort à qui que ce soit, au sujet des chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle ». L’auteur explique s’appuyer sur les résultats tirés des investigations menées par des collègues historiens et par lui-même. Ainsi, cite-t-il à plusieurs reprises Denise Péricard-Méa, spécialiste des cultes à Saint Jacques, posant elle-même la question de manière quelque peu abrupte : « Le pèlerinage de Compostelle a-t-il existé ? ».

C’est en raison de l’abondante littérature dépeignant à grands traits ces foules dévotes qui se seraient pressées au Moyen Âge à Saint-Jacques-de-Compostelle, que les historiens se sont interrogés. Un pan de l’histoire leur aurait-il échappé ? En fait, toutes les études menées ces dernières années aboutissent au même constat ; que les pèlerins étaient peu nombreux et surtout pas des milliers, comme cela est régulièrement mis en avant dans toutes sortes de publications. Et Compostelle n’était qu’un des très nombreux lieux dédiés à saint Jacques. Le propos du conférencier vise donc à remettre sur un même axe, les chemins de la connaissance et les chemins du pèlerinage. Le Moyen Âge aurait bel et bien été instrumentalisé, pour laisser place à une construction du mythe, servant successivement des intérêts politiques et touristiques.

Cette Vulgate de compostelle s’est construite avec la redécouverte du Liber Sancti Jacobi (*). En 1938, l’ouvrage écrit en latin fait l’objet d’une traduction en français par Jeanne Vielliard. À la fin des années 1960, ce même ouvrage aurait servi d’appui à la relance du pèlerinage vers Saint-Jacques. Et s’établissent ainsi, les directions générales vers Compostelle, la via Podensis, la via Tolosana, la via Domitia, la via Aurelia… jusqu’à près d’une trentaine de variantes de nos jours.

Chaque
pèlerin traçait son propre
chemin

Patrice Foissac évoque divers épisodes de récupération politique de saint Jacques, devenu symbole de la victoire des chrétiens contre les Maures, puis sa remise en selle par Franco… En 1948, c’est la réouverture de la frontière entre la France et l’Espagne et en 1950, est fondée la société des amis de Saint-Jacques-de-Compostelle. Au fil des ans, les associations vont se multiplier tout autant que les chemins. En 1982, le voyage historique du pape à Compostelle amplifiera le mouvement, avant le classement des chemins de Saint-Jacques au patrimoine mondial de l’humanité en 1987. « Les chemins se font de plus en plus précis, avec même une carte officielle qui couvre toute l’Europe » ironise Patrice Foissac. Et le médiéviste cadurcien d’ajouter : « les variantes se multiplient au point de susciter des disputes entre villages, des cartes sont même vieillies pour défendre la cause ! »

Tous les chemins mènent à St Jacques

Les historiens n’ont jamais été dupes, n’ayant trouvé que peu d’éléments permettant de corroborer les allégations des promoteurs des chemins, aux itinéraires bien balisés. Chaque pèlerin, en fait, traçait son propre chemin vers Compostelle. Pour ce qui est du Lot, tant le chanoine Albe que Jean Lartigaut, ont fait valoir leurs réticences et considérant que le chemin de St-Jacques n’était qu’un itinéraire parmi d’autres… En définitive, tous les chemins allaient à Compostelle, comme d’autres à Rome. Patrice Foissac le déclare de manière claire et nette : « Prétendre identifier un chemin de Saint-Jacques, et un seul, serait une imposture ». En revanche, il est clairement attesté que la plupart des pèlerinages locaux du Moyen Âge conduisaient vers le sanctuaire de Rocamadour.

Au nombre des précisions apportées par Patrice Foissac, le fait qu’un grand nombre de pèlerins étaient des clercs. Il précise : « Le pèlerinage de Saint-Jacques a été surtout l’œuvre de clercs ou de militaires et en petit nombre les pèlerins populaires ». Même la coquille saint-jacques dont s’affublent volontiers nombre de nos contemporains en marche vers Saint-Jacques n’aurait pas été spécifique aux pèlerins du Moyen Âge. Saint-Roch fut également maintes fois représenté arborant une coquille saint-jacques.

En 1469, il est attesté que deux pèlerins auraient quitté Cahors pour se rendre à Compostelle ; on est bien loin de l’imagerie « des foules dévotes », véhiculée à souhait à travers toutes sortes de médias contemporains.

Autant de considérations qui n’affectent en rien cette formidable force d’attraction que suscite de nos jours le chemin de Saint-Jacques pour des milliers de personnes, de toutes conditions et de toutes nationalités. Et même Patrice Foissac de conclure : « Il n’est pas impossible que je fasse moi-même ce fameux chemin de Saint-Jacques… »

JEAN-CLAUDE BONNEMÈRE

(*) On désigne sous le nom de Liber Sancti Jacobi ou Livre de Saint-Jacques, les textes réunis dans le manuscrit appelé Codex Calixtinus. On s’accorde à dater ce manuscrit d’environ 1 140 (date du dernier miracle décrit). Il fut établi à la gloire de saint Jacques le Majeur pour servir à la promotion de Compostelle.

 

 

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