Qui étaient les Tournié, sculpteurs dans le Gourdon du XVIIème siècle

Le Dieu le Père très humain de l’église de Salviac. Le regard expressif est caractéristique de la sculpture des Tournié.

En Quercy, l’art des retables est associé à la famille Tournié, dynastie d’ébénistes. Leur renommée au XVII siècle s’étendait jusqu’à Bordeaux et Limoges.

Été 1668. Gourdon, située aux confins du Périgord et du Limousin, est à la rencontre de cinq diocèses. Grâce à la prospérité des tisserands et des drapiers, cette citadelle de déjà 5 000 habitants connaît son apogée. Jean II Tournié a 21 ans. Il travaille le bois avec Raymond son père, Pierre I son frère, son oncle Jean I. Et Pierre II son cousin, encore enfant, s’essaie au burin et la gouge dans la rue du Majou. Son grand-père Guillaume a créé vers 1645 cet atelier de sculpture, ouvrant sur la principale rue des commerces qui grimpe vers le château de la Butte. Cinq personnes travaillent en même temps. Le jeune homme Jean est content : il vient de recevoir une mission de l’évêque de Cahors, fabriquer un retable, un écrin digne d’accueillir, près de Gourdon, une statue de la Vierge à l’Enfant du XIVe siècle, pour l’église Notre Dame des Neiges, érigée 20 ans auparavant, sur le chemin du pèlerinage menant de Rocamadour à Compostelle.

Le nouveau contrat va nécessiter une nouvelle organisation des ateliers : il faut diviser le travail entre le charpentier qui montera l’armature, le menuisier qui élaborera le meuble et le sculpteur qui se chargera de toute l’ornementation. Balustres, statues, coquilles, feuilles d’acanthe orneront le mobilier réalisé en bois de tilleul et de noyer. Le peintre prendra la suite pour l’exécution des dorures.

Auparavant, le maître d’œuvre aura dessiné les motifs et les formes et choisi les matières et les couleurs. Il se réservera en dernière main, les morceaux de bravoure : sculptures aux regards perplexes, gestes d’incrédulité, mains levées vers le ciel, yeux interrogatifs, visages pleins de vivacité ou travaillés comme ceux des paysans du Causse. Pour l’instant, c’est décidé : ce sera Pierre, son frère, qui prendra la direction de l’ouvrage.

Dans cette cité médiévale, tous, membres de la même famille, travaillent côte à côte, sous la houlette du maître. Ce regroupement d’artisans est exceptionnel pour l’époque. Cette présence constante de professionnels disponibles (entourés d’éventuels apprentis ou de compagnons) va permettre aux Tournié de répondre à la rapidité d’exécution et de prendre d’autres commandes plus importantes et géographiquement très éloignées. De Bordeaux jusqu’à Limoges.

À Paris, Louis XIV a 30 ans. Depuis la mort de Mazarin, il y a 7 ans, il déploie son autorité à la suite des grandes révoltes parlementaires, protestantes et rurales. Le monarque impose l’obéissance à tous les ordres et contrôle tous les courants de pensées.

À l’Université de Cahors, Fénelon, 17 ans, étudie depuis quelques mois la rhétorique et la philosophie. Le futur précepteur du petit-fils de Louis XIV se distingue déjà, dans la modestie, par ses succès oratoires qu’il développera bientôt à l’abbaye de Carennac.

Alain de Solminihac est décédé en 1659, exténué par les charges imposantes d’un des plus vastes diocèses de France qui comprend tout le département du Lot actuel, mais aussi une partie des départements du Tarn-et-Garonne, de la Dordogne, allant jusqu’aux frontières de la Gascogne. Soit une population de 500 000 habitants environ (La France compte à cette époque 20 millions d’habitants) et un important clergé.

Le concile de Trente (1546-1563), promoteur du culte des images

Le Quercy, essentiellement rural, se trouve depuis un siècle dans un état de bouleversement complet causé par les guerres de Religion qui ont dévasté la région de 1561 à 1598, par les révoltes populaires des « Croquants », provoquées par les impôts excessifs dans le monde paysan et par les épidémies de peste.

La population, austère, vit dans l’ignorance religieuse, le clergé étant peu apte à rendre les services qu’on attend de lui. Des abus se sont glissés parmi les clercs, délaissant la messe pour se tourner vers les jeux, la chasse ou les fêtes.

Mgr Solminihac, évêque de 1636 à 1659, impulse un mouvement de réformes que son successeur, Nicolas Sévin, précédemment évêque de Sarlat continuera : c’est « une véritable révolution intérieure » que vivent les églises du Quercy. Effaré de voir dans quel état d’abandon se trouvaient les sanctuaires, l’évêque de Cahors met en demeure les curés de procéder à l’achat de meubles de culte et spécialement de « grands meubles de tabernacles » afin de « faire connaître aux fidèles souvent illettrés les commandements de Dieu et les mystères de notre foi ». En réaction, aussi, au dépouillement promu par la Réforme protestante.

Pour donner corps à leur prêche, les prêtres demandent aux sculpteurs et peintres de représenter les personnages du Nouveau Testament et de l’histoire de l’Église.

L’accent sera mis sur l’ornement, la beauté des images étant censée exalter la ferveur des fidèles suivant cet art baroque en provenance de Rome. Les épisodes de la Passion du Christ, de la vie de la Vierge sont les scènes les plus fréquemment présentées sur les bas-reliefs ou sur le tableau central. Une place importante est réservée aux saints, notamment au patron de la paroisse, aux quatre évangélistes, à saint Pierre et saint Paul et aux anges révélateurs de la parole divine.

Ainsi, logiquement, les clergés respectifs se tournent vers les Tournié. Si les retables restent très souvent marqués du sceau de l’anonymat, grâce aux Archives, vingt-trois œuvres (retables ou sculptures) leur sont attribuées avec certitude dans le diocèse de Cahors. Dans les églises de Gourdon (Notre Dame des Neiges, Saint-Pierre, Le Majou, Saint-Siméon), mais aussi celles de Salviac, Le Vigan, Thédirac, Montfaucon, Parnac, Montcléra, Sérignac, Prouilhac, Lherm.

Refléter la grandeur divine

Il nous semble important de réévaluer aujourd’hui le rôle de ces maîtres locaux trop souvent considérés comme les façonniers d’un art populaire cheminant vers des formes baroques.

Ce rôle doit être apprécié en fonction du niveau de technicité et de culture artistique de ces sculpteurs. Lesquels possèdent dans leur art, une certaine connaissance théorique grâce aux gravures ou estampes d’autres artistes, grâce aux modèles en plâtre et en argile qui circulent. Sans oublier les études et l’inspiration que ces maîtres puisent dans les livres religieux qu’ils feuillettent.

Comme les Duhamel en Limousin, les Tournié ne sont pas seulement des promoteurs besogneux mais des acteurs majeurs du mouvement de la Réforme catholique. Ils appliquent, à la demande des évêques, les préceptes du concile de Trente de réaffirmer les fondements de la foi, en choisissant de promouvoir le culte des représentations. Les retables sont les pièces maîtresses de la liturgie catholique. Grâce à ces hommes de l’art, les meubles qui renferment le tabernacle deviennent de véritables livres ouverts à l’attention des fidèles, illustrant par l’image, les personnages de l’Évangile et les paraboles de la Bible.

Les sculpteurs Tournié ont été des messagers de la foi chrétienne au cœur des campagnes et des villes du Quercy.

ANDRÉ DÉCUP

jeanclaude.bonnemere La Vie Quercynoise

Lherm

.Signalons que l’église de Lherm est toujours ouverte et qu’après la visite on peut se reposer au Bar à Truc.

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1 commentaire pour “Qui étaient les Tournié, sculpteurs dans le Gourdon du XVIIème siècle

  1. Alma
    mardi, 3 octobre 2017 à 09:49

    Merci pour cet article intéressant qui rafraichit un peu notre connaissance de l’histoire et qui met en valeur un patrimoine culturel régional magnifique.

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